Il existe deux accidents de lecture typiques du polar, et je les connais par cœur pour les avoir provoqués tous les deux. Le premier : le polar abandonné au tiers, quand la mécanique se voit trop et que plus rien ne tire. Le second, inverse : la nuit avalée entière, le réveil qui sonne sur une lectrice qui sait enfin qui a menti, mais qui a rendez-vous à neuf heures. Entre ces deux écueils, il y a une manière de choisir son polar — la mienne ressemble à la façon dont on choisit une randonnée.
Un genre, plusieurs écoles, autant d'efforts différents
Dire « j'aime le polar » est aussi vague que dire « j'aime la montagne ». Le roman d'énigme à l'ancienne, où tout est jeu et fair-play avec la lectrice ; le roman noir, qui s'intéresse moins au coupable qu'au monde qui l'a produit ; le thriller, qui joue sur l'horloge ; le procédural, qui aime les couloirs et la paperasse. Chacune de ces écoles demande un effort différent — de la déduction, de l'estomac, des nerfs ou de la patience. La moitié de mes déceptions venaient d'un simple malentendu : j'avais pris un sentier noir en espérant une promenade d'énigme.
Choisir selon le dénivelé — et selon l'heure
Avant d'ouvrir un polar, je me pose deux questions de randonneuse. Quel dénivelé suis-je capable d'encaisser en ce moment — une intrigue à tiroirs ou une ligne claire ? Et surtout : quelle heure est-il ? Un thriller efficace commencé à vingt-deux heures est une décision que je paierai demain. J'ai fini par instaurer un couvre-feu de lectrice : après une certaine heure, seuls les chapitres courts et les genres qui acceptent d'être posés ont droit de cité sur la table de nuit. Le polar du samedi matin, lui, peut être aussi retors qu'il veut.
La mécanique se note très bien au carnet
Le polar est le genre qui gagne le plus à être noté — non pas l'histoire, que je me garde bien de résumer, mais la mécanique. Dans mon calepin, je consigne comment l'auteur distribue ses informations, à quel moment j'ai soupçonné juste, à quel moment on m'a menée en bateau et si le bateau était loyal. Avec le temps, ces pages forment un petit traité personnel du soupçon. Je ne lis pas mieux les intrigues pour les déjouer : je les lis mieux pour admirer le travail.
Abandonner un polar n'est pas un crime
On croit qu'un polar « se doit » d'être fini, puisqu'il y a une solution au bout. C'est faux : une résolution ne rachète pas trois cents pages d'ennui, et une lectrice n'est pas une jurée tenue d'assister à tout le procès. Quand la tension retombe et ne se relève pas, je referme, je note la page où j'ai décroché — c'est une information précieuse — et je passe. Les nuits sont trop courtes pour les suspenses qui n'en sont pas.
Mes garde-fous de lectrice de polar
- Jamais de premier chapitre d'un thriller après le dîner — c'est un piège connu.
- Identifier l'école du livre avant de l'ouvrir, pour accorder mon effort.
- Un marque-page au chapitre de départ : si je recule pour relire, c'est bon signe.
- Ne jamais raconter la fin à personne, pas même au calepin.